Édito : Le pétrole en urgence, les salaires en jachère

Il y a des semaines qui, sans le vouloir, disent tout d’un pays. Celle-ci en est une.

En l’espace de quelques jours, le Parlement congolais a fait la démonstration qu’il pouvait aller très vite; quand il le décide. Convoqués en session extraordinaire, députés et sénateurs ont adopté, en procédure d’urgence, quatre avenants pétroliers verrouillant à 90 dollars le baril de référence des permis Nanga et Marine XXIX-A, confiés à des sociétés chinoises.

Motif assumé par le ministre des Hydrocarbures : envoyer « un signal » avant la visite du chef de l’État en Chine, en octobre. On ne saurait être plus clair sur ce qui presse à Brazzaville.

Ce qui presse, visiblement, ce ne sont pas les salaires. La même semaine, l’Union des syndicats des maires est venue déposer au Sénat un chiffre qui devrait faire honte à n’importe quel gouvernement : 112 mois d’arriérés à Mossendjo.

Non pas 112 jours. Cent douze mois. Neuf ans et quatre mois sans être payé, pour des agents censés faire tourner le service public de proximité.

À Ouesso, 82 mois. À Nkayi et Dolisie, 76. À Brazzaville même, la capitale vitrine, douze mois.

Aucune session extraordinaire n’a été convoquée pour cela. Aucune procédure d’urgence.

On dira qu’il ne faut pas tout confondre : les contrats pétroliers relèvent de l’investissement, les salaires municipaux d’une trésorerie exsangue.

C’est vrai. Mais c’est précisément là que le bât blesse. Un État qui trouve, en 48 heures, l’énergie et les voix pour sécuriser la rente d’hydrocarbures, mais qui laisse pourrir pendant près d’une décennie la paie de ses propres agents, révèle non pas une incapacité, mais une hiérarchie.

Et cette hiérarchie place le baril avant le bulletin de salaire.

Le paradoxe est d’autant plus cruel que le pouvoir vend, depuis la réélection de mars, un quinquennat de « l’accélération de la marche ».

Accélération, soit. Mais vers quoi, et pour qui ? Pendant que se signent les avenants, le président est en vacances à Antalya, et l’opposant Mathias Dzon publie un livre blanc dénonçant « 42 ans de pouvoir sans partage ».

On peut contester le messager. Les chiffres des arriérés, eux, viennent des maires, pas de l’opposition.

Fixer un prix de baril garanti à 90 dollars quand les cours mondiaux flânent plus bas, c’est offrir aux partenaires chinois une visibilité que l’État refuse à ses propres fonctionnaires.

La « marche vers le développement » ne se mesurera pas au nombre de barils promis à Pékin, mais au jour où un agent municipal de Mossendjo touchera, enfin, ce qu’on lui doit depuis 2017.

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