Édito — L’œil de l’État sur ses citoyens
Il y a des créations administratives qui ressemblent à des aveux.
En installant à la présidence un ministère chargé des « Affaires politiques » et en le confiant à Pierre Oba, l’un des vétérans du sérail, le pouvoir congolais nous dit, sans le vouloir, comment il se pense lui-même : non comme un arbitre au-dessus des partis, mais comme un état-major qui surveille le terrain.
Lisons le décret tel que le rapportent Les Dépêches de Brazzaville, journal proche du pouvoir.
Le nouveau ministre doit être « l’œil du chef de l’État et du gouvernement sur la vie politique nationale ».
Il doit bâtir un « système d’alerte précoce, notamment en période électorale ».
Les mots sont choisis, et ils sont troublants.
Car « veiller » sur la vie politique et « alerter » en période électorale, ce n’est pas le vocabulaire de la démocratie : c’est celui du renseignement intérieur.
On habille la chose de termes rassurants ; dialogue, médiation, cohésion nationale, vivre-ensemble mais la fonction première, telle qu’écrite, est d’observer, d’anticiper et de désamorcer.
Le contexte achève de lever le doute. Ce ministère naît cinq mois après une réélection à 94,90 %, dans un pays où l’opposition n’a ni gagné, ni pesé, ni même vraiment existé dans la campagne.
On ne crée pas un dispositif de « pacification » quand la vie politique est apaisée ; on le crée quand on veut garder la main sur ce qui pourrait, demain, la troubler.
Confier cet outil à Pierre Oba, figure du PCT dont le parcours est adossé aux fonctions régaliennes, n’a rien d’un hasard : c’est le choix d’un homme du système pour tenir le système.
Restons justes. Rien, à ce stade, ne prouve que ce ministère servira à réprimer plutôt qu’à dialoguer, et un État a le droit de se doter d’outils de médiation.
Le Sénat, associé à la démarche, revendique un rôle de « conseil de la nation ».
On peut donc lire l’initiative comme une volonté sincère de prévenir les crises dans un pays qui en a connu de sanglantes.
Mais la charge de la preuve incombe désormais au pouvoir.
Un ministère qui se donne pour mission de dialoguer avec l’opposition sera jugé à une seule aune : cette opposition aura-t-elle enfin la parole, des médias, un espace ?
Ou bien la « cohésion nationale » sera-t-elle, une fois de plus, le joli nom d’un silence organisé ?
La réponse, elle, ne se décrète pas.




