Monsieur le Président, ne rangez pas encore ce stylo rouge.

Il y a des photographies qui paraissent banales.

Et puis il y a celles qui, par un simple détail, ouvrent la porte à toutes les interprétations. Regardez attentivement celle-ci.

Le président Denis Sassou NGuesso est assis devant ses dossiers.

Costume sombre, cravate rouge, micros posés devant lui, documents ouverts sur la table, une chemise estampillée « Confidentiel ».

Le décor est institutionnel. Le visage est grave. Rien, a priori, d’extraordinaire.

Sauf un détail.

Dans sa main droite apparaît un stylo. Un stylo rouge.

Aussitôt, une question me vient : pourquoi le rouge ? Un simple hasard de papeterie ? Un stylo posé là par un collaborateur ? Un outil de travail sans importance ? Ou un petit symbole soigneusement mis en valeur par la communication présidentielle ?

Car le rouge, en politique comme à l’école, n’est jamais une couleur totalement innocente. Souvenons-nous de l’école.

Quand le professeur sortait son stylo rouge, rares étaient les élèves à se dire : quelle belle journée s’annonce ! Car Le rouge servait à corriger.

Une faute ? Une mauvaise réponse ? Un passage incompréhensible ? Un point d’interrogation dans la marge ? Un à revoir au bas de la copie ? Mais je dois un être juste avec moi-même, parce qu’un bon raisonnement ne triche pas.

Le stylo rouge ne sert pas qu’à sanctionner. Il sert aussi à souligner, à annoter, à attirer l’attention, à demander une explication, à signaler une anomalie, à indiquer qu’un passage doit être repris.

Le rouge, c’est d’abord la couleur de l’attention. Et c’est précisément ce qui rend l’image du président Denis Sassou Nguesso politiquement intéressante.

Entre les doigts d’un professeur, le stylo rouge corrige une copie. Entre les doigts d’un président de la République, que corrige-t-il ?

Une phrase ? Un décret ? Un chiffre ? Un ministre ? Une méthode de gouvernement ? Ou simplement rien du tout ?

C’est là que commence mon raisonnement. Faut-il voir dans ce stylo rouge le geste d’un chef de l’État qui veut désormais regarder les dossiers autrement ?

Va-t-il souligner les retards dans les dossiers ? Entourer les incohérences ? Barrer les mauvaises pratiques ? Écrire dans la marge en disant : expliquez-moi cela ?

Et surtout, une fois les dossiers corrigés, le président de la République, va-t-il corriger les comportements ?

Voilà toute la question. Parce qu’un stylo rouge ne vaut politiquement que par ce qui vient après lui.

Peuple Congolais n’oublions jamais à qui nous avons affaire. Le président Denis Sassou Nguesso, 82 ans, dirige ce pays depuis 1979, avec une seule parenthèse entre 1992 et 1997.

Réélu en mars 2026 avec un score officiel de 94,82 %. Un homme qui a traversé les guerres, les oppositions, les pressions internationales et tous les calendriers électoraux.

Ce n’est pas un débutant. C’est un vétéran de la scène politique, fin connaisseur des ressorts du machiavélisme.

D’ailleurs, Machiavel nous en avait prévenus il y a cinq siècles : pour gouverner, le prince n’a pas nécessairement besoin d’être vertueux ; il lui faut surtout le paraître

Le peuple juge sur les apparences, rarement sur les actes.

Un stylo rouge bien tenu, bien cadré, bien photographié, et voilà toute une opinion qui se met à espérer.

Ah ! Cette fois, le président va agir. Cette fois, promis, personne n’y échappera : ni les gros poissons, ni le menu fretin. Vraiment ?

Je pose la question : Le stylo du président a-t-il déjà corrigé la copie des siens ?

Pour qu’on y croie, il faudrait un précédent.

Un seul. Une seule fois où le président aurait passé son stylo rouge sur la copie de son propre camp.

Et c’est ici que le doute cesse d’être une humeur pour devenir un dossier.

Souvenez-vous d’avril 2025. Armel Silvère Dongou, directeur général adjoint chargé de la trésorerie centrale, que je ne mets pas personnellement en cause ici : je m’en tiens aux faits rapportés ; est alors visé par un mandat d’arrêt pour détournement présumé de fonds publics, prend la fuite quelques heures avant d’être interdit de sortie du territoire. Et en août, l’affaire s’évapore, après, dit-on, l’intervention de proches de la famille présidentielle.

Le stylo rouge, ce jour-là, dormait dans le tiroir.

C’est le cœur du problème, et des organisations sérieuses le documentent noir sur blanc : En République du Congo, le président Denis Sassou Nguesso est protégé de toute poursuite interne, et son entourage évolue dans une quasi-totale impunité.

Voilà 29 ans que les anti-valeurs se portent à merveille. Alors, quand la caméra saisit un stylo rouge, le peuple n’y voit pas une menace. Il y voit un accessoire. Car à quoi sert un stylo rouge si ceux qui entourent le correcteur peuvent encore lui tenir la main ?

Notre justice n’est pas inerte.

Elle frappe.

La vraie question est : qui frappe-t-elle ?

En mars 2026, Jean-Guy Blaise Mayolas, patron de la Fédération congolaise de football, est condamné par contumace à la prison à vie pour détournement de fonds de la FIFA, blanchiment et faux.

Peine maximale.

Le stylo rouge existe donc, il tombe, il écrit même en lettres capitales.

Mais sur qui ? Sur une figure devenue encombrante, déjà sortie du cercle sacré.

Jamais sur un intouchable. Et c’est ici que le dossier devient accablant.

Car pendant que la justice congolaise épargne soigneusement le premier cercle, d’autres justices, elles, sortent le stylo rouge que Brazzaville n’ose pas prendre. Regardez la liste, elle donne le vertige.

Le 21 mai 2026, le tribunal judiciaire de Paris condamne Inès Émilienne Nguesso Mouebara, nièce du président, et son mari, à deux ans de prison avec sursis, 50 000 euros d’amende et la confiscation d’un bien immobilier, pour blanchiment.

En janvier 2026, la justice norvégienne inculpe pour corruption aggravée des responsables d’une filiale de PetroNor, dans une affaire de pots-de-vin particulièrement élevés liés à des permis pétroliers au Congo, une affaire qui remonte, selon les enquêteurs, jusqu’au président et à son entourage.

Et dans l’interminable feuilleton des biens mal acquis, ce sont la fille, le gendre, des neveux et une ancienne belle-sœur du chef de l’État qui ont été mis en examen en France, avec saisies de propriétés et de voitures de luxe.

Début 2025, un mandat d’amener a même visé la Première dame lors d’un séjour parisien.

Voilà une justice à deux vitesses : lente, aveugle ou féroce contre les lampistes et ceux tombés en disgrâce ; introuvable dès qu’il s’agit du sang ou des alliés.

Alors, la question n’est plus : le président va-t-il sanctionner ?

La vraie question, la seule, est celle-ci : sur quelle copie posera-t-il enfin son stylo rouge ?

Sur celle des véritables responsables, ou sur celle de boucs émissaires bien commodes ?

Et si, finalement, ce rouge ne voulait rien dire ?

Je dois rester prudent : rien, dans cette image, ne permet d’affirmer que le président a choisi ce stylo rouge pour envoyer un message.

Peut-être était-ce simplement le stylo qui traînait sur la table.

Peut-être que le bleu était tombé. Peut-être que le noir ne fonctionnait plus. Peut-être qu’un collaborateur lui a simplement tendu le premier stylo disponible.

Bref, peut-être n’y avait-il aucun message. Aucun symbole. Juste un stylo rouge. Connaissant nos administrations, prions seulement pour qu’on ne découvre pas demain que ce modeste stylo rouge, qui vaut quelques centaines de francs, a été facturé 100 000 francs CFA au contribuable.

Au royaume des factures gonflées, même un stylo peut finir en marché public.

Ce serait presque logique : le président aurait alors saisi l’objet le plus cher de la table pour signer, sans se douter qu’il tenait déjà entre ses doigts la première pièce à conviction.

Rions un peu. Mais derrière l’ironie se cache une question sérieuse : comment en sommes-nous arrivés à soupçonner l’anti-valeur jusque dans un simple stylo rouge.

Aujourd’hui, une photographie ne suffit plus. Un discours ne suffit plus. Un froncement de sourcils ne suffit plus.

Et même un stylo rouge ne suffit plus.

Beaucoup de Congolais veulent désormais être comme Saint Thomas : voir avant de croire.

Ils veulent voir des décisions. Ils veulent voir des responsabilités établies. Ils veulent voir les conséquences quand les fautes sont prouvées. Ils veulent voir si les exigences affichées au sommet de l’État produisent le moindre changement en bas, dans l’administration.

Alors, monsieur le Président, Denis Sassou Nguesso ce stylo rouge annonce-t-il quelque chose ?

Est-ce le stylo de la correction ?

Le stylo de l’avertissement ?

Le stylo du contrôle ?

Ou simplement le stylo qui était disponible ce jour-là ?

Est-ce qu’à 82 ans, peut-on encore surprendre ?

La question mérite d’être posée franchement.

Un homme qui n’a pas changé à 40 ans, qui n’a pas changé à 50 ans, a 60 ans, qui n’a pas changé au sommet de sa force, va-t-il se réveiller réformateur au crépuscule ? Touché par la grâce ? Frappé par une révélation ?

Bien sûr qu’un être humain peut changer à tout âge.

Politiquement, la question n’est même pas là. Elle est de savoir si ce changement sera visible.

Et rien ne convaincra un peuple devenu Saint Thomas, sinon un acte.

Un vrai. Un nom du premier cercle rappelé à l’ordre. Pas un discours de plus, pas une promesse de plus, pas une photo de plus. On a envie d’y croire. On voudrait tellement y croire.

Mais on doute. Et ce doute-là n’est pas de la mauvaise foi. C’est de la mémoire. Aujourd’hui, cette image pose une question toute simple au pouvoir : qu’allez-vous faire de ce stylo rouge ?

Souligner ? Interroger ? Corriger ? Barrer ? Avertir ? Ou le reboucher tranquillement après le conseil des ministres et reprendre les habitudes d’hier ?

C’est là que le peuple jugera. Car le stylo rouge peut impressionner sur une photographie.

Mais le véritable stylo rouge d’un président, ce sont ses décisions. Et la véritable encre rouge, ce sont les conséquences qu’elles produisent.

Aujourd’hui, cette encre-là coule à Paris et à Oslo, jamais à Brazzaville.

Le jour où elle coulera chez nous, sur une copie du premier cercle, tout un peuple révisera son jugement. Alors je vous laisse, chers internautes, avec ces questions :

Croyez-vous que cette image annonce vraiment un changement de méthode ?

Voyez-vous dans ce stylo rouge un symbole d’autorité et de correction ?

Ou pensez-vous que nous donnons simplement un sens politique à un stylo qui n’en avait aucun ?

Est-ce le stylo de la sanction ?

Le stylo de la communication ? Ou le stylo du hasard ?

Pour l’instant, gardons les yeux ouverts.

Parce qu’au Congo, après tant d’années de discours et de promesses, beaucoup ne demanderont sans doute plus au président quelle couleur a son stylo.

Ils demanderont plutôt : Monsieur le Président, qu’avez-vous réellement corrigé avec ? Et la réponse à cette question-là vaudra bien plus que toutes les photographies.

Espérance Ngassaki Ketto, Afrikili.tv

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